Quand elle pousse la porte du cabinet pour sa première consultation , Marie a des étoiles plein les yeux. Quand elle parle de son bébé, de son amoureux, de la famille qu’ils seront. Et des papillons dans le ventre, qui semblent danser sous sa main protectrice.

Je suis heureuse aussi. Je suis installée depuis, quoi, quelques semaines et je découvre un aspect de ma profession qui m’était alors méconnu : la globalité. Jusqu’alors, en structure hospitalière, je rencontrais les femmes déjà toutes rondes à leur 7ème mois de grossesse, en prise en charge fractionnée, ponctuelle, dictée par les hasards de l’agenda. J’apprivoise donc ce suivi précoce, transition du « je suis enceinte » vers le « j’attends un bébé ». Je tâtonne, ajuste mon temps de consultation et savoure de ne pas  avoir à sacrifier quoi que ce soit.

La première échographie de grossesse de Marie est prévue dans quelques jours, aussi, quand nous entendons ensemble au doppler le coeur battre, j’avoue avoir été touchée aussi. Pas comme elle bien sûr, mais touchée par ce que cela représente, le fil conducteur…

De consultations en consultations, elle s’est arrondie, a profité du temps accordé pour poser ses questions, aborder l’accouchement, l’arrivée de son bébé, son rythme… Je n’ai pas vu le futur papa. Son métier  l’oblige à partir en mission à travers toute la France. C’est leur quotidien, ils se sont habitués à vivre en décalé l’un par rapport à l’autre, elle en horaires décalés, lui en mois décalés… Marie est sereine, a quelques inquiétudes, questions sur sa capacité à accoucher, accepter la force du travail que son corps fera pour aider son bébé à naître. Les potentielles absences de son compagnon , programmées en dernière minute, lui effleurent l’esprit, sans plus. Le temps de passer le relais à mes collègues de l’hôpital qu’elle a choisi arrive, c’est donc son dossier partagé sous le bras qu’elle me lance en guise d’à bientôt :  » bon, j’essaye d’accoucher en dehors de vos vacances sous le SoleilIndien hein, je préférerais que ce soit vous pour le suivi à domicile! »

Nous nous sommes revues pour une séance de relaxation entre deux. Et puis le temps a filé, la veille de mon départ pour le SoleilIndien, je l’ai « rêvée », allongée sur une table de bloc opératoire, les bras en croix, bébé sur la poitrine, né par césarienne… Mes patientes sont au courant de mes périodes de congé, elles savent ainsi quelle sage-femme appeler si besoin ou tout du moins, savent que l’équipe de l’hôpital transmettra leur suivi à quelqu’un d’autre durant mon absence. Je passe donc un coup de fil « aux filles » de la maternité et leur confirme mon départ pour le lendemain. Je leur demande si Marie est par hasard chez elle. Banco, accouchement par césarienne pour non engagement à dilatation complète il y a 4 jours. L’allaitement se passe bien, bébé est très demandeur (deuse en l’occurrence) de contact mais ça ne me surprend pas. Le papa est très présent, le retour à domicile se prépare, relayé par une de mes collègues. Quand je vais à l’hôpital pour un staff, une réunion, je passe voir mes patientes hospitalisées. Là, pas le temps de passer alors je lui téléphone. Elle vit difficilement la césarienne mais se dit que c’est encore très récent. Elle me rappellera à mon retour pour fixer les rendez-vous de rééducation et si besoin pour l’allaitement.

A la prise de rendez-vous, elle dit aller bien, son compagnon est en « repos de mission » pour 4 semaines. Ils cherchent leur rythme, apprécient d’être tous ensemble.

La veille de sa première séance de rééducation, je reçois un sms simple  » j’annule mes rendez-vous ». Je l’appelle. Elle est partie chez ses parents, sa fille pleure beaucoup, « sans discontinuer » , elle semble épuisée, à bout et  eu le courage de chercher de l’aide. Je perçois son besoin de parler, de cette césarienne, de cette transition de la grossesse vers la parentalité. Je lui propose de venir au cabinet, rendez-vous est pris pour dans 2 semaines, elle préfère rester encore dans sa famille.

Quand j’ouvre la porte, elle est méconnaissable. Et son bébé pleure. Non, elle hurle, à tel point que sa voix en est éraillée sur les exceptionnels temps d’apaisement. J’ouvre mes écoutilles, reste attentive pendant toute notre entrevue. La mise au sein ne la calme pas, elle reste agitée, repousse sa mère pour s’y raccrocher, puis la griffe, mord… Elles sont toutes les deux fatiguées. Marie pleure aussi, elle parle, raconte. La difficulté à trouver un médecin qui ne la somme pas d’arrêter immédiatement le co-dodo et l’allaitement parce que sa fille (entendu alors qu’elle avait à peine 3 mois) fait des caprices et qu’elle lui cède tout. Le parcours, d’ostéopathes en acupuncteur, en passant par la psychologue, afin de trouver une explication à ces pleurs, ces cris. La déception, le manque de soutien du papa, voire sa fuite en acceptant une mission à l’étranger. Son désarroi face au deuil de l’enfant parfait imaginé, au deuil de la parentalité parfaite. L’échec de l’écharpe de portage. L’échec des ballades en poussette, en voiture.

Je me sens totalement impuissante, j’aimerai lui proposer une « carte » supplémentaire. Je sens un bébé aux besoins intenses. Mais ce qui me frappe le plus, c’est le regard de ce bébé. Noir, dur, comme si elle était en colère contre sa mère. Mais, point positif, elles se regardent,c’est déjà ça… J’ai l’impression qu’elles ont quelques chose à régler. Je lui parle d’une collègue puéricultrice consultante en lactation. Peut être, surement que je rate quelque chose sur cet allaitement, sur leur relation. Elle a envie de la rencontrer. Et me demande de recaler des rendez-vous de rééducation, parce qu’elle a besoin de s’accorder ce temps-là.

A chaque séance, la routine s’installe. Je sais qu’elles sont arrivées car j’entends les hurlements se rapprocher du couloir à la salle d’attente. Marie installe sa fille sur les tapis, toujours en pleurs, puis s’installe sur la table, met ses boules quiès et travaille pendant 20 minutes.

Au fil des semaines, les hurlements deviennent des pleurs mais ne s’arrêtent pas. Marie se positionne quant à son couple, réfléchit sérieusement à tout arrêter. Elle a choisi un médecin traitant pour elle et sa fille, qui les écoute. Et n’a trouvé aucune source physique pouvant expliquer un tel niveau de pleurs. Elle accepte petit à petit cette césarienne comme accouchement.

Elles avancent doucement, mais dans leur bonne direction j’ai l’impression. Enfin, j’espère.

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