C’est le coeur chargé, la tête vide et les jambes lourdes que je suis allée travaillé ce soir là. La peur au ventre aussi. Et quand on commence à avoir peur, ce n’est pas bon. Du tout.

Bibi, avec presque 36h d’éveil derrière elle, a longtemps hésité  mais a réussi à venir prendre sa garde. On n’ose pas sortir de la minuscule chambre de garde qui nous sert aussi de vestiaire mais bon, à un moment donné, faut bien y aller. Nos collègues de jour ont le droit de rentrer chez elles. Elles nous apprennent qu’elle est vivante, mais son pronostic vital est engagé. Son mari n’a eu de cesse de faire des allers-retours pour venir  s’occuper de son bébé et voir sa femme, à l’autre bout de la ville. Elles temporisent, sentent bien qu’on a encore besoin de quelques minutes avant de se retrouver toutes les deux. Alors elles nous racontent chaque venue de la journée, les consultations de terme, les deux naissances de la journée. Mais elles nous laissent une salle vide, et il n’y a pas de femme en « attente » dans les étages. Seule une « primi » (qui attend son premier enfant) a de fortes chances de revenir, le travail n’était pas encore franchement lancé et rentrer chez elle lui convenait.

On tourne en rond, vérifie ce qu’on doit vérifier et puis on va « dîner » mais sans grand appétit. Vous vous en doutez, elle est revenue.

Quand ça sonne, Bibi me dit clairement que si je peux m’en occuper, ça lui va. On est que deux, il faut bien alors j’y vais.

Je les connais, on a fait quelques séances de préparation à la naissance ensemble. Ils ont rigolé à mes blagues pourries. On a plutôt bien accroché. Et puis il y a ce je ne sais quoi qui me plait bien chez eux. Du genre « dans un autre contexte on aurait pu être amis ». Et aussi cette évidence: ils sont liés l’un à l’autre, l’un pour l’autre. Il y a des couples comme ça, ça crève les yeux. Et « hasard » de la vie, mariés, ils portent les même initiales.  Les salles de naissance portent des noms, comme dans beaucoup de maternités. Et chacune a un peu son histoire, son destin. Alors, comme pour contrer le mauvais sort, et puisqu’il y a le choix, je les installe dans « ma » salle préférée, celle où je n’ai jamais eu besoin d’appeler personne. Elle est à 4 cm de dilatation, son bébé, (une surprise), se place bien sur le col et dans l’axe du bassin. Je leur ré-explique (puisqu’on l’aborde en préparation) le monitoring de départ. Il est parfait. Je sais que nous allons passer la nuit ensemble, alors je m’économise. Pas eux. L’avancée de la dilatation est « scolaire », 1cm par heure (même si je ne l’ai pas examinée toutes les heures, en regardant le partogramme, c’est ce que ça donne), rythmée par des bains, des vocalises, de la marche, des suspensions, le tout agrémenté de monitorings discontinus. A un moment  (lequel?) j’ai placé un cathéter obturé, elle était dans le bain, bercée par ses hormones et toujours soutenue par son homme. Connectés l’un avec l’autre. Et moi dans tout ça, je garde le souvenir d’être restée assise sur mon ballon rose à les observer, les admirer. Jamais, par contre, l’idée de la péridurale ne s’est profilée, n’a été abordée. Le rythme du travail s’intensifie, la fatigue s’installe probablement,  elle ressent de plus en plus le besoin d’être proche de lui, en contact, quasi-permanent. Ma présence est à limite du superflu, ils accompagnent leur bébé en toute confiance. Je sais qu’une ou deux femmes sont arrivées à partir de 4-5h du matin, Bibi a doucement émergé et s’est remise sur les rails. On s’est occupé d’elles ensemble. Et puis, junior décide qu’il a assez fait patienter ses parents, la descente commence. Mais tranquillement, un premier bébé quoi. Elle cherche, sa position, tourne dans tous les sens, puis sa poussée, de plus en plus impérieuse. Ils finissent par s’installer l’un contre l’autre, lui lui servant de dossier. Mais ça commence à prendre du temps, au monitoring, de légers signes de fatigue sont présents. Je décide d’aider en ajoutant de l’ocytocine de synthèse, donner le coup de pouce supplémentaire. Bibi vient me soutenir, me remotiver pour pouvoir bien les accompagner. Et de leur côté ils s’accrochent, elle surmonte la douleur, la traverse.

Jusqu’à ce qu’il pointe le bout de son nez, enfin, de sa tête pleine de cheveux. 6h01. Accueilli par les mains de ses deux parents. Bonnet, drap chaud et on s’éclipse. Bibi rejoint les autres femmes, je m’étire et y retourne. Ils ont attendu un peu, peut être pour savourer plus, de le découvrir fille ou garçon. junior est un enfant de l’Avent. Les voir tous les trois est aussi une évidence, une famille est née.

La fin de la garde est un plus mouvementée, l’autre bébé né nous marquera aussi. Ce qui décidera Bibi à arrêter la salle de naissance pendant un bon moment, près de 3 ans.

Je n’ai finalement pas lâché. Je n’ai pas arrêté la salle. Pour plein de raisons. Parce que ma vie perso a changé, du tout au tout ( si vous êtes sages, peut être qu’un jour je vous raconterai). Parce que j’aime mon métier et que cette nuit là, j’ai accepté ses différentes facettes. Parce que cette famille y a participé. Ils sont ma naissance réparatrice. Et je ne sais plus comment un après-midi d’hiver j’ai atterri dans leur salon, à boire du thé, discuter BD et jeux de société. C’était la première fois que j’acceptais une invitation de la part de patients. C’est toujours la seule à ce jour. La lettre écrite de leurs mains m’a fait pleurer dans le métro. Ses deux hospitalisations pour drainer l’abcès qu’elle avait au sein m’ont peinée, parce que cet allaitement était important pour elle. Et, pleine de la générosité qui la caractérise, à jeûn dans la salle d’attente, elle m’attendait à la sortie de ma garde de nuit pour me tendre un petit déjeuner, avant de se rendre au bloc. Je crois qu’on est vraiment devenus amis après qu’ils nous aient invités, mon amoureux et moi, au baptême de junior. Depuis, on s’est pas franchement quittés. Le petit frère est né dans le bain, ça lui va si bien. C’était un autre très beau moment. Le dernier garçon est « fait maison », ils ont été accompagnés par une sage-femme qui a travaillé près de 20 ans dans la maternité de leurs aînés, sans qu’on ne se soit jamais croisées. Elle est la marraine de ma fille. A notre mariage, ils nous ont fait un cadeau dont seul le coeur est capable.

Notre lien serait-il différent si le destin, la vie avait lancé les contractions la veille, ou lors de la semaine précédente? Peut être. Ou pas. Finalement je m’en fiche, parce que je suis heureuse d’avoir franchi la « limite ».

Et d’avoir continué à croire en mon métier.

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