Je mentirai en affirmant me souvenir de chaque naissance (d’un bébé, de parents, d’une famille) accompagnée. Elles m’ont cependant toutes marquées, d’une façon ou d’une autre, laissant une trace de leur passage dans ma vie, modulant chaque fois un peu plus la sage-femme que je suis, que je continue de devenir. Même si je ne m’en souviens pas.

Et il y a les autres, ces naissances, avec leur lot de larmes, de joie ou de tristesse, qui sont là, bien ancrées en moi, d’une nette précision. Naissance d’enfants inconnus qui ne le sont plus, naissance de parents dont j’étais déjà proche, et qui le sont plus encore. Ou de ceux que je n’ai jamais revus….

C’est une garde blanche. C’était encore possible, à « l’époque ». Un week-end, je le sais parce que je me rappelle très bien de l’absence du fourmillement associé aux jours de semaine.

Alors, on vérifie tout, les dates de péremption de la pharmacie, on nettoie chaque salle à fond, on fait du rangement. On prend aussi le temps de déjeuner ensemble, les deux SF, l’IDE, l’ASH, le gynéco-obst et l’anesthésiste. Et les brancardiers. Un « léger » problème technique rendant le  seul et unique monte-malade inutilisable, nous avons donc 24h/24h deux brancardiers avec nous afin de descendre les accouchées et leurs bébés dans les services, le temps si court des réparations. Quel bonheur galère de déplacer une dame ayant accouché par césarienne de deux étages dans une coquille, les deux brancardiers et nos 4 paires de bras de SF, d’ASH et d’IDE…  Ah, nostalgie… Bref, nous finissons notre repas et cherchons quelque chose à faire… Mais les services sont aussi très calmes, donc, un tour de sieste est voté.

La digestion aidant ma collègue, elle s’assoupit facilement. Je suis avec AnesthésisteSuperGentilleMaisSuperLente, qui, l’air de rien lance « Avec ce monte-malade en panne, faudrait pas qu’il nous arrive une grosse merde urgence, on aurait l’air fin en cas de transfert ». Je sens le mauvais oeil, la chkoumoune s’abattre sur nous tranquillement mais sûrement. « Meeeuuuh non, ça VA rester calme ». Ca le reste tellement qu’on s’offre le temps de goûter. Oui oui, un 4h avec thé, gâteau et tartine de Nutella. L’IDE,  qui trouve toujours quelque chose à faire (c’est sûrement pour ça qu’elle est devenue une super cadre, parce qu’elle voit toujours LE truc que mes crottes d’yeux me cachent)  rassasiée, part ranger/trier/vérifier dans les services et passe devant la porte de la salle d’attente, dotée de hublots, histoire quand même de voir ce qui s’y passe à défaut de l’entendre.

Ah ben, pas eu besoin de voir. On l’a entendue. Emettre ce son entre gémissement et cri, si typique de la future mère dans l’instant. SuperIDE l’a soulevée, (oui, elle est grande et forte) prise dans ses bras à la façon des jeunes mariés dans les séries US pour l’installer dans la salle la plus proche. Sauf que, du bout de notre couloir, soit à 5 mètres, à vue de nez, le bidon parait pas bien gros. On sait jamais, l’utérus peut être farceur… Pas là. Elle arrive à nous dire son nom, sa date de terme . Elle est à 29 SA, et a envie de pousser son bébé, en siège décompleté. Effectivement je sens bien le sacrum et une paire de fesses sous mes doigts. Ma collègue appelle le SAMU pédiatrique, qui je crois a remonté le temps pour arriver. Elle prévient aussi notre pédiatre de garde, à domicile, sachant qu’il arrivera après eux. Et pendant que j’essaye d’aider cette femme, à respirer, faire de la place à son bébé, je canalise mes émotions parce que c’est mon premier très grand prématuré ET mon premier siège depuis que je joue dans la cour des grands. En niveau 1. Sans monte-malade. Sinon c’est pas intéressant. SuperIDE a tout préparé sur la table de réa. Bébé naît, les gestes s’enchaînent, puis le SAMU arrive, passage de relais facile, malgré le léger désagrément et agacement pour les urgentistes de n’avoir pas pu monter leur couveuse, parce que les ascenseurs visiteurs sont trop petits et qu’elle est trop lourde pour être montée à bras… (je sais, mes péripéties d’ascenseur et moi..)

Le temps pour eux de « techniquer » ce petit garçon, j’écoute sa maman raconter  parler, poser les questions nécessaires. Elle a eu une grossesse normale, même si boulot prenant, aucune contraction, pas de signes annonciateurs. Elle s’en veut, réaction universelle. L’absence de couveuse lui permettra d’avoir rapidement son bébé en peau à peau car il est  stable et PédiatreSuperFlexible  à son écoute. La couveuse est installée dans le hall de l’hôpital, puis bébé descendu dans les bras de PédiatreSuperFlexible. Il part vers l’un des gros hôpitaux pédiatriques.

La fin de la garde est proche, aucune autre patiente ne vient. Les parents de PetitBébé souhaitent le rejoindre, il est impensable pour elle de passer la nuit à l’hôpital, en tous cas sans lui. Ils quittent donc notre hôpital pour rejoindre celui de leur fils.

Les nouvelles prises le lendemain par le pédiatre sont bonnes, son bon poids (1100gr) et sa bonne adaptation cardio-respiratoire sur ces premières 24h font espérer que cette situation se maintiendra… Sa maman, comme convenu, reçoit la visite d’une SFL dès le lendemain, et passe le plus de temps auprès de son enfant. Mais à 4 jours de vie, son état se dégrade très rapidement et le second peau à peau est celui de l’adieu.

Nous recevons le faire-part pour la cérémonie qu’ils ont souhaité organiser mais je n’ai pas le courage de m’y rendre. Je ne sais pas si je dois m’y rendre, question de barrière dont je ne sais pas si je dois me protéger ou profiter… Je ne suis pas allée, je ne pouvais pas.

Deux ans plus tard.

Je sais qu’elle est à nouveau enceinte, que son terme est pour bientôt. Merci le staff psychosocial. Elle a été suivie très tôt pendant sa grossesse par un seul et même gynéco-obstétricien (parce que le roulement des SF ne le permet pas à cause des 1/2 journées de consultations hebdomadaires) et par la SF de la PMI dont nous dépendons. Elles sont deux, des anciennes de l’équipe, le contact est fluide et aisé.

Ce jour là, la garde est calme aussi, c’est en été, il fait une chaleur encore plus écrasante à l’intérieur. Et il n’est que 10h…Merci les baies vitrées. SFpmi lui a proposé de visiter les salles de naissance, je les croise toutes les deux au détour du couloir. Elle me reconnait de suite, semble heureuse de me voir. Elle est à 38SA, attend une fille, savoure ses jambes lourdes. Mais son regard est lourd et ailleurs en même temps, je présume avec son fils. SFpmi sait que j’étais présente, elle devance le moment du silence prolongé gênant et invite à continuer la visite. Lorsqu’elles quittent le service, j’entends «  A tout à l’heure… ».

Nous avons de nouveau l’occasion de déjeuner ensemble, peu interrompues par les deux futures mamans en salle. L’IDE installe une nouvelle patiente, me disant qu’elle a demandé à me voir. Ca tombe bien, je n’ai personne.

C’est elle, qui toute droite dans son pantalon a quitté le service une poignée d’heures plus tôt, est appuyée sur le lit d’accouchement, pieds ancrés au sol, ventre en avant,  en train d’accompagner la contraction. Lui est en face, ses mains posées sur les siennes.  Elle se relève, me regarde droit dans les yeux : « Je t’avais dit à tout à l’heure… Elle va naître avec toi, j’ai besoin qu’elle naisse avec toi ». Je suis indécise, est-ce que c’est une bonne idée? Pour elle, pour eux, égoïstement pour moi? En attendant de décider, je propose d’écouter ce bébé, commencer « l’examen clinique ». M’occuper la tête. Et puis, un déclic, loin du mode automatique. Une nouvelle contraction, plus forte, elle rompt. Elle est toujours debout, je lui demande si je peux l’examiner, elle accepte , ne bouge pas d’un pouce. Va pour le TV debout, je ne suis plus à une première fois près. Elle est à 4cm , vu l’heure, je doute qu’elle naisse sur ma garde. Comme j’ai désappris à le faire, je n’aborde pas l’idée de la péridurale. Elle sait que l’anesthésiste est là, qu’elle peut la demander si besoin. Ce qu’elle ne fait pas. Le monitoring sans fil lui laisse de l’espace, la cathéter obturé également. La progression de la dilatation est assez rapide, ce bébé me fait mentir… Mes collègues ont chacune une patiente de leur côté, pas de stress, je peux me permettre de rester sans interruption.

Les mots échangés sont rares, quasi inexistants dans mon souvenir, jusqu’au début de la descente dans le bassin. Elle est en occipito-sacré et effectue une magistrale rotation , amenant sa mère à rejeter tout contact, verbal, tactile. Elle se referme, je doute. Après tout, le seul suivi de cette grossesse dont j’ai connaissance est le résultat du staff psycho-social. Je ne sais pas vraiment comment elle aborde l’arrivée de ce deuxième enfant, du moins, je n’en ai pas parlé directement avec elle.

Elle laisse son bébé descendre avec une douceur et une lenteur infinie, qui est partie basse. Je perçois l’arrivée de l’équipe de nuit mais personne ne s’immisce. Elle me dit qu’elle a besoin de temps, qu’il lui faut encore quelques minutes. « Tant qu’elle est là, en moi, je sais qu’elle est vivante, qu’elle ne risque rien ». Elle est très détendue et les contractions s’espacent quelque peu. Incroyable alchimie du corps et de l’esprit. Son bébé ne montre pas le moindre signe de fatigue, elle non plus. Dix minutes s’écoulent, le bébé a à peine avancé. Et dans un son profond et soudain,  elle la place sur son périnée, un deuxième son pour la défléchir, et l’amener au creux de sa main. La tête est dehors, elle souhaite attendre la contraction suivante pour les épaules. Bébé profite de ce temps calme pour amorcer sa restitution, un troisième son et les épaules passent toutes seules, elle l’attrape et la met contre elle. Quand je la sèche, et les enveloppe d’alèses chaudes, j’assiste à leur premier regard échangé, et sent les larmes embuer mes yeux. Depuis combien de temps? Pas de réponse. J’ai chaud aussi, très chaud.

Je quitte la salle, les laisse se découvrir en attendant la délivrance. Mes collègues de nuit sont dans le bureau. Je n’en connais aucune, vive l’été (pour elles c’est encore pire, de n’avoir personne « de la maison », surtout pour une nuit mais c’est un autre débat). Celle qui n’a aucune patiente me propose de prendre le relais pour la délivrance, elle a eu le temps de lire le dossier en long et en large mais n’a « pas trouvé le partogramme ». « Euuuh, ah oui, il est dans la salle, je vais le faire » – « il n’est pas fait? » – « j’ai pas eu le temps ».

Quand nous entrons dans la salle, elle a 12 minutes de vie, elle tête le sein, le placenta est visible à la vulve. Ma collègue s’occupe de la délivrance, vérifie le périnée. Les constantes sont normales, le périnée, l’utérus tout comme il faut, une petite toilette et elle s’allonge sur le côté pour continuer la tétée. Je m’installe au bureau pour faire mon partogramme, ça me ramène un peu à la réalité. J’annote mon ressenti de cette naissance dans le dossier psycho-social, car je sais qu’il sera ouvert demain matin au staff. Je vais leur dire au revoir, leur souhaiter bon séjour, leur dire que je suis de garde de nuit le lendemain, si besoin de reparler de l’accouchement, à courte distance. Je sais qu’elle sera entourée, SFpmi ira le voir.

Puis je vais me changer, me doucher et passer mes vêtements frais, essayer de fermer mes sandales mais comme à chaque fois, je n’y arriverai pas. Fichue rétention d’eau. Comme après n’importe quelle garde.

Et comme après certaines naissances j’ai reçu un faire-part. Et deux photos. Celle d’eux avec leur fils ainé au début de ce second peau à peau et celle d’eux avec leur cadette en peau à peau, toute ronde de lait.

Deux photos chacune annotées « frère et soeur ». 

Un simple « Merci » sur le faire-part.

A l’image des quelques mots échangés, pas besoin de plus.

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